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Un livre de l'ami Woody Allen où l'on retrouve le style du réalisateur entre humour, réflexions philosophiques désabusées sur la vie et d'autres petits sujets chers à Woody tel que les femmes et l'adultère. Bref pour les habitués du Woody, on est en terrain connu, les autres passeront néanmoins un bon moment. Je met l'intégralité d'une des 16 nouvelles qui compose ce recueuil, enjoy !



In Memoriam.

Un mois déjà s'est écoulé, et j'ai toujours du mal à croire que Sandor Needleman est mort. J'ai pourtant assisté a sa crémation; à la demande de son fils, j'avais même apporté les saucisses, mais nous ne pensions qu'a notre douleur.

Needleman avait constamment été obsédé par ses funérailles. Il m'avait déclaré un jour : "Je préfère l'incinération à l'enterrement, et les deux à un week-end avec ma femme." Il finit par choisir la crémation et fit don de ses cendres à l'université de Heidelberg, qui les dispersa aux quatre points cardinaux, puis engagea l'urne au mont-de-piété.

Il me semble le voir encore, avec son costume froissé et son sweater gris. La tête remplie de sujets fondamentaux, il oubliait fréquemment d'ôter le cintre avant d'enfiler son veston. Comme je lui rappelais cette distraction un jour, lors d'une remise de diplômes à Princeton, il sourit tranquillement et dit : "Très bien. Laissons croire à mes contradicteurs qu' au moins j'ai les épaules larges." Deux jours plus tard, il fut interné à Bellevue pour avoir tressailli pendant un colloque avec Stravinsky.

Needleman souffrit toujours de l'incompréhension. On prenait sa réserve pour de la froideur, mais il avait en lui des trésors de compassion; un jour, après avoir assisté à une catastrophe minière particulièrement épouvantable, il fut incapable d'achever une deuxième portion de gaufres. Son mutisme, de même, déroutait ses interlocuteurs, mais il considérait la parole comme une méthode de communication défectueuse et préférait tenir ses conversations les plus intimes par le truchement de l'alphabet morse.

Quand il fut congédié de sa chaire à l'université Columbia à la suite de sa polémique avec le directeur de l'établissement, qui était à l'époque Dwight Eisenhower, il attendit à la porte le célèbre ex-général avec une tapette et le battit jusqu'à ce qu'Eisenhower coure se réfugier dans un magasin de jouets. (Les deux hommes s'étaient violemment opposés en public au sujet de la cloche qui sonnait entre deux heures de cours. Pour l'un, elle signifiait la fin d'un cours, pour l'autre le commancement du cours suivant.)

Needleman avait toujours eu l'espoir d'une mort paisible. "Parmi mes livres et mes papiers, comme mon frère Johann." (Le frère de Needleman était mort d'étouffement dans un tiroir de son bureau tandis qu'il cherchait son dictionnaire de rimes.)

Qui eût pu penser que Needleman, alors qu'il regardait tranquillement la démolition d'un immeuble pendant son heure de déjeuner, serait frappé sur la tête par la flèche d'une grue ? Le coup fut inattendu et Needleman expira avec un grand sourire. Ses dernière paroles, ô combien égnigmatiques, furent : "Non, merci, pas de pingouin, j'en ai déjà un."

Au moment de son trépas, Needleman travaillait, comme toujours, sur plusieurs choses. Il élaborait une éthique ayant pour base sa théorie selon laquelle "un comportement bon et honnête n'est pas seulement moral, mais peut également être pratiqué par téléphone". Il avait aussi écrit à moitié une nouvelle théorie de sémantique démontrant (il insistait beaucoup sur ce point) que la parole est innée mais que le gémissement est acquis. Il mettait enfin la dernière main à un nouveau livre sur l'Holocauste. En édition expurgée. Needleman avait toujours été obsédé par le problème du mal, et démontrait avec une réelle force de conviction que le véritable mal n'était possible que s'il était perpetré par un nommé Blackie ou Pete. On se souvient que son propre flirt avec le national-socialisme avait fait scandale dans les milieux intellectuels, bien que, malgré tous ses efforts, il n'ait jamais réussi à maîtriser le pas de l'oie.

Le nazisme n'avait été pour lui qu'une simple réaction contre la philosophie académique, une position paradoxale adoptée principalement pour enquiquinner ses amis. Après quoi, il leur chatouillait le visage avec une feinte excitation et s'écriait : "Ah, ah ! Poisson d'avril !" Bien sûr, il est facile de critiquer sa prise de position sur Hitler de prime d'abord, mais il faut tenir compte de ses propres écrits philosophiques. Il avait réfuté l'ontologie contemporaine et affirmait que l'être humain avait précédé l'Infini, même s'il n'était pas encore muni de toutes les options. Il faisait une différence essentielle entre l'existence et l'Existence, certain que l'une était préférable à l'autre, mais sans jamais se rappeler laquelle. Pour Needleman, le libre arbitre consistait à avoir conscience de l'absurdité de la vie. "Dieu reste muet, se plaisait-il à dire, si seulement nous pouvions convaincre l'homme d'en faire autant."

L'Existence véritable, selon Needleman, ne pouvait se pratiquer que pendant le week-end, et nécessitait l'emploi d'une automobile. L'homme, d'après Needleman, n'était pas une "chose" extérieure à la nature, mais en faisait étroitement partie, etne pouvait observer sa propre existence, à moins de ne feindre d'abord l'indifférence, puis de courir le plus vite possible à l'autre extrêmité de la pièce dans l'espoir de s'apercevoir par surprise.

Pour qualifier l'évolution de l'espèce humaine, il utilisait l'expression Angst Zeit, qui signifie en traduction libre "temps d'anxiété" et suggérait que l'homme était une créature prédestinée à exister dans son époque, même si ce n'est pas là qu'on rigolait le plus. Après mûre réflexion, l'intégrité intellectuelle de Needleman le convainquit qu'il n'existait pas, que ses amis n'existaient pas, et que la seule chose qui fût bien réelle était son découvert de six millions de marks à la banque. De là vint son admiration pour la théorie National-socialiste du pouvoir, car, ainsi qu'il le disait : "J'ai pour ces chemises brunes le regard de Chimène."
Quand il lui apparut clair que le national-socialisme était exactement le genre de menaces qu'il réprouvait, il quitta Berlin. Camouflé en buisson d'aubépine et se déplaçant en crabe, trois pas rapides à la fois, il réussit à franchir la frontière sans attirer l'attention.

Needleman sillona alors l'Europe, et partout où il allait, étudiants et intellectuels, impressionnés par sa réputation, lui venaient en aide. Sur sa lancée, il trouva le temps de publier
Temps, essence et réalité (Réévaluations systématique du néant) et son délicieux traité Les Meilleurs Endroits où manger pas cher en exil. Chaïm Weizmann et Martin Buber entamèrent une collecte et firent signer des pétitions pour permettre à Needleman d'émigrer aux Etats-Unis, mais l'hotel qu'il avait choisi était complet. Quand les soldats allemands se rapprochèrent de sa cachette à Prague, Needleman se résigna finalement à gagner l'Amérique, mais un incident se produisit à l'aéroport, en raison de son excédent de bagages. Abert Einstein qui prenait le même avion, lui expliqua que s'il ôtait les embouchoirs de ses chaussures, il pourrait marcher plus commodément. A dater de ce jour, les deux hommes correspondirent fréquemment. Un jour, Einstein lui écrivit : "Vos travaux et les miens sont tout à fait similaires, bien que je ne les connaisse pas avec exactitude."

Une fois en Amérique, Needleman redevint u objet de controverse. Il publia d'abord son fameux
Que faire si le non-être vous attaque subitement ? puis son oeuvre classique sur la philosophie linguistique L'essence n'est pas essentielle pour fonctionner, qui fut portée à l'écran sous le titre Trente Secondes sur Tokyo.

Comme il se doit, on lui demanda de démissionner d'Harvard après son affiliation au Parti Communiste. Il avait la conviction que seul un système social sans inégalités économiques pouvait apporter une liberté réelle, et citait la fourmillière en exemple de société modèle. Il pouvait observer les fourmis pendant des heures, puis déclarer pensivement : "Elles sont réellement en harmonie. Si seulement leurs femelles étaient plus jolies, il n'y aurait rien à redire." Quand Needleman fut convoqué devant la Commission des activités antiaméricaines, il dénonça de nombreuses personnes, puis se justifia auprès de ses amis en citant sa propre philosophie : "Les activités politiques n'ont pas de conséquences morales, mais existent hors du domaine de l'Existence réelle." Pour une fois, la communauté universitaire resta sur une position défensive, et peu de temps après, la faculté de Princeton décida que Needleman serait roulé dans le goudron et la plume. Incidemment, Needleman utilisa le même raisonnement pour justifier sa conception de l'amour libre, mais les deux jeunes étudiantes refusèrent de collaborer, et l'une d'elles, celle qui venait d'avoir seize ans, le dénonça.

Needleman se passionna alors pour l'arrêt des expériences nucléaires et fila à Los Alamos, où lui et une bande d'étudiants refusèrent de quitter l'emplacement prévu pour une explosion atomique. Alors que le compte à rebours se déroulait, et qu'il devenait évident que l'expérience aurait quand même lieu on entendit Needleman murmurer "oh, oh" puis il se mit à courir comme un dératé. Les journeaux s'abstinrent de révéler qu'il n'avait rien mangé de la journée.

Tout le monde se rappelle le Needleman homme public : brillant, célèbre, auteur du
traité du Dandysme. Mais c'est le Needleman secret que j'évoque toujours avec émotion, le Sandor Needleman qu'on ne voyait jamais sans son chapeau favori. Par le fait, il fut incinéré avec son chapeau sur la tête, événement sans précédent d'après moi. Ou encore le Needleman qui aimait si passionnément les films de Walt Disney, et qui, malgré les explications techniques que lui avait fournies Max Planck sur le dessin animé, essaya très longtemps d'obtenir personnellement Minnie Mouse au téléphone.

Il arrivait que Needleman séjournât chez moi. Sachant qu'il affectionnait une marque particulière de thon en boîte, j'en remplis le garde-manger à son intention. Il était bien trop timide pour admettre en ma présence cette petite faiblesse, mais un jour, se croyant seul, il ouvrit toutes les boîtes et murmura rêveusement : "Vous êtes tous mes enfants."

Alors que nous étions à l'opéra de Milan avec ma fille, Needleman, à force de se pencher sur le bord de la loge, tomba dans la fosse d'orchestre. Trop fier pour admettre qu'il s'agissait d'une maladresse, il assista à toutes les représentation pendant un mois, rééditant sa chute chaque fois. Mais bientôt il souffrit d'une légère commotion cérébrale. Je lui fis remarquer qu'il pouvait cesser de tomber, ayant largement fait la preuve de son point de vue. Il répondit : "Non. Encore un peu. Ce n'est pas si terrible."

Je me rappelle le soixante-dixième anniversaire de Needleman. Sa femme lui avait offert un pyjama. Needleman ne cacha pas sa déception, ayant espéré une nouvelle Mercedes. Cepandant, et c'est typique de l'homme, il se retira dans son cabinet de travail pour s'y livrer en privé à sa crise de nerfs. Il rejoignit la réception dans une humeur excellente, et porta son pyjama pour la première de deux courtes pièces d' Arrabal.